LE CONCERT

Avant le lever de rideau diffusé par des haut-parleurs, d’abord confondu avec le murmure du public, puis plus fort :

 

 

LE PRÉSENTATEUR

Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, le concert que nous vous proposons d’écouter ce soir, et qui, rappelons-le, vous sera directement transmis en direct de la salle du Purgatoire, à Kamennberg, a été enregistré il y a un peu plus d’un mois lors du festival qui fut donné en cette ville, à l’occasion du second centenaire de la première communion du grand compositeur autrichien, Sigmund Freud, dont le monde entier célèbre aujourd’hui solennellement le onzième cinquantenaire de la naissance de son glorieux grand-père, le peintre et compositeur borgne, Jean-Sébastien Lavergne, mort on le sait tragiquement, il y a un peu plus de huit mois, entre les mains criminelles d’un vieil artisan du faubourg Saint-Antoine.

Ce concert, entièrement consacré aux œuvres de celui qu’on a surnommé à juste titre, semble-t-il : l’enfant divin, commencera par une œuvre de celui-ci. Composée pour hautbois, clavecin, orchestre à cordes et quatuor à pétrole, la Symphonie opus nonante marque, comme d’un caillou aux facettes exceptionnellement multicolores, le tournant qui, de la première manière du génial musicien, nous mène directement à la huitième, en passant d’un seul bond par-dessus toutes les autres.

Tant au point de vue rythmique, en effet, qu’au point de vue mélodique, tant au point de vue orchestral qu’au point de vue du confort des exécutants, cette œuvre monumentale, certes, mais pas seulement monumentale, représente pour ainsi dire comme le germe avant-coureur du Requiem pour marteau et violon, l’un détruisant l’autre, qui marquera de son sceau le dernier soupir de cette grande âme.

On notera à cet égard, et tout particulièrement, le fameux Lamentabile du troisième mouvement, l’Ad libitum du quatrième, et, dans ce même quatrième mouvement, la vingt-huitième double croche à partir de la droite, double croche dont Richard Wagner a dit : « J’aurais aimé l’écrire » et qui annonce curieusement Mendelssohn.

C’est en mimile nonante-huit que le jeune Sigmund composa cette symphonie dont on a pu dire qu’elle ne fut jamais « écrite », tant, ici, le signifié par la flûte efface le signifiant par le tambour, pour ne rien dire de la pédale. Récemment anobli, le jeune Freud étant alors âgé de neuf mois résidait à la cour de l’archiduc d’Eau-Froide, un peu à côté du robinet, dans ces jardins enchantés que Gœthe, l’immense Gœthe, traversa bien souvent, la plume à la main, le regard pensif, au bras du sévère Eckermann, parmi les grondements d’une Révolution française déjà lointaine.

Et ce n’est certes pas seulement une légende qu’on nous rapporte : ces grondements, le génial nouveau-né n’eut sans doute pas le tort de les vouloir transposer, peut-être pas tous (certains grincements ou grognements, par exemple, ne nous ont pas été conservés), mais trois ou quatre au moins de ces phénomènes fracassants de la Révolution française, le jeune Sigmund eut certainement le dessein, et non seulement le dessein mais le génie, de les transposer dans cette symphonie Opus Nonante, dédiée, on le sait, à Rouget de Lisle, et que par conséquent la postérité n’a pas eu tort de surnommer : la Symphonie Levrette.

Car, entre autres grondements, revient dans cette symphonie, comme un leitmotiv inlassablement répété par le quatuor à pétrole, le grondement pathétique d’une petite chienne, d’une levrette, dont on ne sait pas bien à qui elle appartenait, sinon à Marie-Antoinette, du moins à l’une de ses suivantes. Certains exégètes n’ont pas hésité à faire intervenir, dans cette histoire déjà bien lourde de levrettes, le nom et la mémoire d’André Chénier.

La Symphonie Levrette, de Sigmund Freud, qui vous sera donnée ce soir dans le cadre du Festival d’Arcachon-Limoges, sera exécutée par les huîtres de l’Orchestre Psychanalytique de But en Blanc, sous la direction de Jacques Lacan, avec le concours du quatuor à pétrole des usines Renault et des solistes du Purgatoire national : Eugène Label, Hautbois, et Madame Armande Armince de l’Armergue au clavecin bien trempé.

Mouvements : par ordre alphabétique, Ariette, Ballade, Ballet, Barcarolle, Berceuse, Bourrée, Branle, Canon, Cantate, Caprice, Cavatine, Chacone, Comédie lyrique, Concerto, Courante, Elégie, Entrée, Fandango, Fanfare, Farce, Finale, Fugue, Gaillarde, Gavotte, Gigue, Marche, Mazurka, Messe, Meringue, Morceau, Motet, Ouverture, Passacaille, Pavane, Polonaise, Polka, Pouf, Prélude, Prestissimo ma non troppo, Rigodon, Sarabande, Sonate, Tango, Variations.

Vaïdé, Voïette, Vaïavou, ter Goundzerte pour nérétripoumos koukounère phis bibic, kaï piss, Moussmilloumos tu bi, erk’arniriott directo pass « Salle du Purgatoire de Kamennberg », one gourgo among enregistrattufuriett in occase tur bicentiri-muche tur magnus compostrine Sigmund Freud, tur pies Tutti-quanti gromidéroumène bi cinquanturi-muche tur youpi tur oblalane papa, Jean-Sébastien Lavergne.

 

Les trois coups, le rideau se lève.

Les Diablogues et autres inventions à deux voix
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